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Bruno Latour sur le diplomate

19 January 2013
catégorisé sous: ressources

Extrait de l'entretien à la revue Critique (n°786, novembre 2012)


"Bruno Latour : Le diplomate n'est pas un pacificateur, c'est celui qui doute des valeurs, y compris des valeurs de ceux qui l’ont mandaté ! En ce sens, son opération propre consiste d’abord à aviver les conflits. Or le problème des Modernes, c'est qu’ils sont déjà en conflit avec eux-mêmes, puisqu’ils enregistrent dans une métaphysique du type sujet-objet une pluralité, un bazar auquel ils sont attachés mais dont ils ne savent pas quoi faire. De là la notion de culture, notion qui est la moins à même d’établir des relations, avec en regard la notion de nature, tout aussi déficiente à cet égard. Les travaux de Philippe Descola ont bien établi ce point. C'est donc plutôt contre l'idée de paix perpétuelle, contre l’horizon d’universalité qui l’accompagne, que le diplomate remet en scène l’espace des conflits. Et il y parvient en particulier en produisant une ontologie locale – une ontographie, pourquoi pas –, en tout cas une ontologie qui reste tout de même de la démarche anthropologique, qui est sous la contrainte du fait que nous n’avons jamais été « Modernes », qui est informée par le débat entre Descola et Viveiros de Castro par exemple, qui prend acte de l’incommensurabilité du politique, etc.

Ceci dit, il est vrai qu’un certain horizon d’universalité demeure. Il n’y a aucune raison de s’en passer puisque c’est quand même le but dont nous avons hérité. L’espoir d’un monde commun accompagne le diplomate : il va à la négociation pour essayer de sauver quelque chose de l’idée d’un monde commun, sachant que ce monde commun doit être effectivement composé. Le diplomate s’efforce dans un premier temps de multiplier les hiatus. Seulement, le monde commun, il faut le faire. Le problème est qu’on a universalisé trop vite : on a universalisé la science sans rien comprendre de la façon dont elle fonctionnait ; on a universalisé la politique en pensant que tout le monde était rawlsien ; l’économie en pensant que tout le monde était lockéen, etc. C’est pourquoi pour ma part, je vois plutôt dans l’entreprise diplomatique un aiguisement des conflits, du moins dans un premier temps. L’intérêt pour l’universalité, on le voit bien dans le contexte de la construction de l’Europe, n’est plus du tout dans la même position que l’intérêt des Lumières pour la paix perpétuelle. C’est une position d’universalité faible et à composer peu à peu. Ce qui m’intéresse dans la figure du diplomate c’est précisément qu’il n’y a pas d’autre arbitre qui permette de définir la paix. Il n’a personne a dessus de lui. Et c’est pourquoi il est obligé de se poser constamment les questions que vous soulevez. Est-il en train de vendre un ethnocentrisme sous couvert d’universalité ? Est-ce qu’il est en train d’éliminer les différences au lieu de les aviver ? Pour répondre, on ne peut s’en remettre ni à l’idée de nature, ni à celle de culture. Il n’y a pas de langage commun pour la diplomatie."

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