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Recentrer l'enquête EME

04 December 2013
catégorisé sous: ressources

A nos lecteurs, à nos co-enquêteurs

Vous vous êtes inscrits sur la plateforme et vous avez probablement commencé à lire les nombreux compléments du ''livre augmenté''. Vous nous aurez pardonné, espérons-le, les nombreux défauts d'ergonomie auxquels nous commençons à remédier. Mais ce n'est pas du livre augmenté que nous voudrions vous parler aujourd'hui, c'est de la colonne C pour “contribution”. C'est sur elle que repose l'originalité de la procédure que nous avons imaginée et c'est de vous que son succès dépend. Mais pour que vous compreniez l'enjeu de cette affaire, il faut que nous reprenions tout par le début.

Pour cela il faut oublier un moment le livre, ce rapport provisoire que nous voulons justement réécrire. Il faut partir de l'enquête dont le livre n'est qu'une présentation, à la fois trop longue (qui peut lire 500 pages d'anthropologie philosophique ?) et beaucoup trop simplifiée (chaque paragraphe demanderait des développements immenses). En plus, le livre est organisé par modes comme s'il fallait comprendre chacune de ces trajectoires avant de pouvoir plonger dans les données de l'enquête. Or, c'est évidemment tout le contraire : c'est parce que j'ai mené l'enquête que les modes sont peu à peu apparus.

Pour vous intéresser à prolonger cette enquête, il faut que je vous montre comment elle fonctionne en pratique, ce que le personnage fictif de l'anthropologue, dans le livre, ne s'est pas donnée la peine de faire. Jusqu'ici l'ensemble du projet donne l'impression qu'il faut partir des modes et du livre pour aller vers l'expérience. Nous voudrions essayer de remettre les choses dans le bon ordre en repartant de l'expérience pour parvenir - ou non - aux modes.

Il faut se rendre capable de faire protester l'expérience. Protester contre quoi ? Contre l'impression que l'on rate quelque chose d'essentiel quand on veut qualifier la présence d'un être en utilisant un gabarit qui ne lui rend pas justice. C'est une expérience très courante en ethnologie, quand l'enquêteur fait des bourdes grosses comme lui et qu'il choque profondément ceux à qui il s'adresse. S'il entend son informateur dire que son enfant a été ''mangé par un sorcier'' et qu'il demande, en retour '''s'il y croit vraiment'', il comprend tout de suite à l'air évasif, choqué ou surpris de son interlocuteur qu'il n'a rien compris. Il est probable, d'ailleurs, que l'autre ne dira plus rien. On a employé un gabarit inadapté. Le mot ''croyance'' ne capte pas la situation.

Devant ce genre d'erreur, on a deux solutions : s'obstiner ou imaginer d'autres gabarits. S'obstiner, c'est prendre la décision que l'enquêteur connaît déjà le type d'êtres susceptibles d'agir dans le monde. Il n'y a pas à en rajouter : les sorciers n'existent pas et sont sans pouvoir. Si l'interlocuteur s'obstine à croire, il faut trouver une autre explication, et si possible, faire en sorte qu'elle remplace la précédente, par l'éducation ou par la violence. La deuxième solution consiste à réouvrir la liste des types d'êtres susceptibles d'agir dans le monde. C'est ce qui est arrivé, pour prendre un exemple fameux, à Jeanne Favret-Saada quand elle a tenté d'appliquer les outils disponibles à l'époque pour suivre les étranges déploiements de la sorcellerie dans le bocage français. Elle a dû inventer, pour les forces qu'on nommait ''sorcellerie'', une autre façon d'être au monde que la seule question : ''Elles y sont pour de vrai ou pour de faux ?''. Réponse: question idiote : elles y sont à leur façon. Reste à trouver laquelle.

La première solution est modernisatrice - on dessine un front de modernisation qui va limiter, chaque fois qu'on le prolongera, la gamme des types disponible pour expliquer toutes les situations. La seconde solution consiste à faire l'analyse de cet effort de modernisation en repérant, chaque fois que c'est possible, les ratés de la première solution. C'est à cette deuxième entreprise que nous vous invitons. C'est elle qui mérite le titre d'une anthropologie des modernes.

Il s'agit d'aller à la pêche aux protestations de l'expérience en insistant sur celles auxquelles nous tenons (en militant d’une cause) mais aussi sur celles qui nous permettent de donner du mou aux autres modes.

Pour la pêche, il faut un filet, des poissons et un mouvement pour aller de l'un aux autres - ou alors profiter sans bouger d'un courant assez fort...

Le filet est d'une extrême simplicité mais il faut qu'il soit à la fois souple et résistant. Quant aux poissons, leur taille dépend de celles des mailles du filet. On ne cherche pas à tout décrire. Cela devrait paraître évident en lisant le livre: malgré son ambition, il ne porte pas sur tous les sujets : il n'y a rien par exemple, au grand désespoir de certains lecteurs, sur les pesticides, rien sur les chauffeurs de taxi ou sur les sportifs de haut niveau ! Ce n'est pas une encyclopédie. On ne peut donc pas contribuer au projet simplement en y déversant son sujet favori. D'autant que toute situation est multimodale et qu'il ne servirait à rien de vouloir trouver des cas typiques qui ne feraient qu'“illustrer” un mode. De toutes façons, si l'on se trouve devant une situation donnée, la première chose à faire est une bonne vieille analyse en terme de réseaux, au sens de l'acteur-réseau ou de [RES]. On ne pourra jamais détecter les protestations de l'expérience avant d'avoir complété une telle analyse. L'enquête sur les modes ne remplace donc pas une enquête sur les tenants et les aboutissants d'une situation donnée.

Ce que nous cherchons à capter est à la fois beaucoup plus délicat et, en même temps, omniprésent mais souvent invisible. Dans l'expérience, ne nous intéresse que les moments où l'on peut clairement repérer qu'on se trompe de gabarit, qu'on est en train de profondément choquer son interlocuteur ou que les êtres auxquels on s'adresse ont un air déconfit, instable, vague, embarassé, ou, au sens propre, emprunté. C'est donc une situation de crise ontologique, ce que l'on pourrait appeler, en jouant sur l'étymologie, des crises de déontologie. C'est quand on se trouve au milieu de telles crises qu'il faut commencer une forme de négociation délicate pour choisir dans les gabarits disponibles celui qui capterait au mieux la situation - et, si l'on n'en possède pas sous la main, eh bien, il faut se mettre à l'inventer.

Une fois qu'on dispose d'un filet avec de telles mailles, et qu'on a décidé de ne capter que les poissons de ''premier choix'', encore faut-il se déplacer aux bons endroits. Tout pêcheur sachant pêcher sait qu'il y a des ''bons coins''. Si l'on ne veut pas rentrer bredouille, c'est eux qu'il faut repérer.

Certains coins sont d'accès facile : il ne m'a fallu que deux ou trois jours, en Californie, dans le laboratoire de Roger Guillemin, pour comprendre que les gabarits dont je disposais n'allaient jamais me permettre de comprendre comment l'on produit artificiellement de l'objectivité. Je me retrouvais dans la même situation que Favret-Saada. Ou bien je maintenais ma liste - ce qui revenait à choisir entre ''vrai'' ou ''fabriqué'' - et j'abandonnais par exemple toute ambition de rendre compte de l'objectivité pour me contenter de la ''dimension sociale'' de ce laboratoire ; ou bien je m'efforcais de trouver un autre instrument de mesure qui liait la robustesse de la vérité à l'ampleur et à la qualité de la fabrication. Pas facile. Surtout si les chercheurs dont il s'agit de décrire d'une autre façon la pratique tiennent beaucoup, pour des raisons différentes, à utiliser ce qui m'apparaît comme un mauvais gabarit ! Mais là on rentre déjà dans la question suivante, celle de la diplomatie à imaginer pour rendre ces gabarits partageables. Ce sera pour plus tard.

Pour continuer la métaphore de la pêche, certains coins sont beaucoup plus difficiles à repérer. C'est le cas de Whitehead quand il sent que la division a priori de tout accès à la réalité en deux ordres de réalité - ce qui est réel mais inconnaissable par aucun esprit humain, et ce qui est connaissable par l'esprit humain mais irréel - entraîne chez lui une ''protestation''. Pour inventer un gabarit capable de ne plus séparer d'avance toute expérience en deux, ce qu'il appelle soit une ''conjecture'' soit un ''rêve'', il a dû refaire toute la philosophie !

C'est pourtant bien ce à quoi il faut se préparer si l'on veut prendre au sérieux cette idée de protestation : il est parfaitement possible que la recherche d'un bon gabarit oblige à tout recommencer. Il n'y a aucune raison pour que l'expérience soit d'emblée facile à décrire. Surtout si l'insistance mise au cours du temps sur le maintien du gabarit habituel - est-ce objectif ou subjectif ? - rend toujours plus difficile de suivre continûment le fil de l'expérience.

Vous voyez que, si vous décidez de nous aider dans cette enquête, le matériel ne va pas vous manquer. Je n'ai fait jusqu'ici que jeter mon filet dans quelques coins et, à chaque fois, c'est la pêche miraculeuse. Dès qu'on y prête attention, les protestations de l'expérience se multiplient de tous les côtés.

Suivons un peu plus en détail un exemple pour bien comprendre ce que nous appelons une contribution par opposition à un simple commentaire ou à une simple critique.

Vous tombez dans le journal sur la réaction d'un député qui proteste contre ce qu'il considére comme une demande exagérée de ''transparence" de la part de ses administrés. Il semble que, quand vous demandez à un politique de ''parler vrai'', il soit terriblement embarassé parce qu'il sent bien dans votre demande que ce ''parler vrai'' qui, pour vous, signifie ''direct'', ''franc'', ''transparent'' correspond pour lui à un mensonge car c'est à un grand nombre de personnes aux intérêts contradictoires qu'il lui faut s'adresser : dilemme cornélien qui l'oblige soit à dire vrai dans sa langue à lui, ce que vous allez prendre, inévitablement, pour un mensonge, soit à vous satisfaire, mais alors il aura menti politiquement. C'est là qu'il faut se mettre au travail pour définir ce que peut bien vouloir dire d'un énoncé qu'il est ''politiquement vrai''. Le poisson est pris dans les mailles du filet mais il n'est pas encore sorti de l'eau.

C'est toute l'utilité du questionnaire, qu'il faut maintenir avec quelque obstination car il va permettre de rendre comparable des cas qui, sans lui, ne le seraient pas. Il faut s'efforcer, c'est en tous cas comme cela que j'ai procédé jusqu'ici, d'être systématique (ce qui n'est pas du tout la même chose que d'avoir l'esprit de système). Systématique est un synonyme d'obstiné, d'obstiné à comprendre sous quelles conditions on doit être prêt à multiplier les gabarits.

Comment procéder ? Nous avons une accroche : la protestation d'un homme politique qui ploie sous le joug d'une exigence de ''transparence" qu'il ne peut rejeter sans passer pour un affreux manipulateur, mais dont il sent l'injustice. Très bien. Il faut ouvrir une fiche document. Ce document, il faut maintenant le tager, lui donner des mots clefs pour qu'on ne le perde pas. Comme nous en avons déjà collectionné d'autres, nous savons que cela concerne le mode [POL]. Mais comme il y a une incertitude sur le terme de ''mensonge'' et de ''vérité'' et que ce sont des termes éminemment multimodaux, il convient de rapporter ce document, si possible, à un croisement déjà repéré, probablement [REF·POL] (mais peut être [POL·DC] ou même, ce serait bien intéressant, à [MET·POL]). Une fois le choix fait, cela veut dire que nous considérons le document comme susceptible de nous éclairer sur les conditions de félicité des deux modes entrechoqués.

Dès que nous accrochons ce document au fichier de ce croisement, nous allons bénéficier des contraintes imposées par le questionnaire. Ces contraintes vont nous presser - au sens d'un pressoir ! - d'en tirer tout le parti possible. Considérons l'un de ces questionnaires.

Je passe sur la première case "à classer'' qui permet de ne pas perdre des idées quand on n’est pas sûr de la question précise. Nous trouvons ensuite les questions suivantes dans l'exemple qui suit :


Nom du croisement : [REF·POL]

(on pourra se référer au traitement proposé pour ce croisement dans la colonne V pour ‘Vocabulaire’ ici

A classer:

Difficultés particulières à ce croisement :

Explication de la rubrique : Au cours de l'enquête, je me suis aperçu que chaque croisement posait des problèmes particuliers. C'est l'apprentissage de ces problèmes que l'on va noter dans cette case. Il va de soi que ce croisement est particulièrement inextricable puisque l'on va constamment confondre le lien nécessaire des deux modes avec l'obligation de tenir séparé les domaines de la Science et de la Politique. Autrement dit, attention, terrain miné.

Epreuves favorables à la détection du contraste (question 1 sur le site) :

Explication de la rubrique : C'est l'équivalent des ''bons coins'' dont je parlais plus haut. On va par exemple repérer les cas où la distinction Science/Politique a le moins de chance de marcher, révélant une autre relation entre les deux modes, par exemple les controverses ou la dispute sur le principe de précaution.

Institution de ce croisement (question 2 sur le site) :

Explication de la rubrique : On va déposer dans cette rubrique tous les documents sur la façon dont il a été élaboré au cours du temps et qu'elle importance on lui a donné. C'est d'ailleurs ce qui va permettre de répondre à la question précédente puisque la distinction science et politique organise une grande partie de la modernité et peut être même la définit. Le pedigree de ce croisement est ancien puisqu'il fait déjà l'objet de polémique chez Platon... Il y a donc la un matériel très riche.

Ce que chaque mode apprend sur l'autre ou caractérisation technique du croisement (question 3 sur le site) :

Explication de la rubrique : C'est en un sens la question la plus importante, puisque le ''frottement'' si l'on peut dire créé par l'épreuve du croisement est la seule source d'information dont on dispose sur les modes. La définition d'un mode, son “cahier des charges”' n'est que la synthèse de tout ce qu'on a appris sur les croisements. Dans le document sur la transparence, on voit que la trajectoire [REF] conduirait le député à s'éloigner du problème posé pour accéder à un état de fait qui aurait pour lui d'être exact et objectif mais ne résoudrait en rien l'exigence [POL] de se rapprocher de cet électeur qui, peut-être, exige moins la transparence que le besoin d'être représenté. De fil en aiguille, on va pouvoir aviver le contraste entre les deux modes, contraste qui n'a rien à voir avec la frontière entre les deux domaines de ce qui est Science et de ce qui est Politique. Tout un métalangage propre à ce croisement va devoir être élaboré.

Buts d'EME pour ce croisement et représentations diplomatiques (question 4 sur le site) :

Explication de la rubrique: Nous avons compris, depuis le début, que l'exploration d'un nouveau gabarit va entraîner toute une série de disputes avec les praticiens, mais aussi avec les descriptions des autres modes : par exemple, redonner de la vigueur à la notion d'une vérité politique va obliger à limiter l'extension de certaines autres exigences de ''vérité'' mais alors il faut éviter que l'on comprenne cette limite comme de la “rhétorique” une forme inférieure de vérité mais dans la même tonalité référentielle. En fait répondre à cette question, c'est préparer le format des futurs débats face à face de l'enquête. D'où la belle expression de ''représentations diplomatiques''.

[REF·POL] VOC (absent du site)

Explication de la rubrique : On regroupe dans cette rubrique qui n’est pas sur le site tous les éléments d'un vocabulaire spécifique à ce mode et qu'on a rencontrė au cours de l'enquête, par exemple ''transparence'' va devenir une entrée de vocabulaire spécialisé au même titre que ''Principe de précaution'', ''machiavélisme'' ou ''rhétorique'' tous ces termes recevant en quelque sorte, un exposant [REF·POL] qui les marque d'un sens technique plus précis même si, bien sûr, ils peuvent apparaître aussi dans le vocabulaire d'autres croisement mais avec un autre exposant: par exemple Principe de précaution va pouvoir se retrouver aussi en [REF·DRO].


Supposez maintenant que vous procédiez ainsi avec assez d'obstination, pendant assez de temps. Vous obtiendriez peu à peu un certain nombre de gabarits distincts. Et, évidemment, comme dans toute enquête, plus vous avancez, plus vous pouvez commencer à comparer : chaque croisement vous donne des idées sur d'autres croisements. Par exemple, il est probable que ce que vous apprenez sur [REF·POL] jette une certaine lumière sur un autre croisement [MET·REF] qui n'a pas été pareillement institué mais qui va peut-être vous permettre d'écarter l'étrange gabarit Mind/Body qui a rendu tellement difficile à comprendre aussi bien les médicaments occidentaux que les cures dites traditionnelles. Les deux croisements n'ont rien à voir mais ils s'aident mutuellement à se libérer de l'amalgame qui dans les deux cas, rend la protestation de l'expérience inaudible. En tous cas, vous apprenez à circonscrire [REF] et donc à détacher les capacités de la recherche scientifique d'une ''vue scientifique du monde".

Tout cela commence à bouger, à respirer, à s'articuler et, très vite, les découvertes s'accumulent : l'expérience devient d'autant plus racontable - accountable - que les gabarits se multiplient. Et c'est là nous pouvons retrouver le livre que nous vous avions demandé de laisser un moment de côté, car, comme dans l'œuf et la poule, au bout d'un certain temps, c'est la connaissance des modes qui va guider l'attention vers les croisements, aussi bien que le contraire. Plus le cahier des charges des modes se sera enrichi plus l'analyse des croisements va devenir féconde.

Voilà l'opération à laquelle nous vous proposons de participer : ce que nous appelons des documents sont à choisir dans les lieux de tension où il devient peu à peu évident aux différents protagonistes qu'ils doivent faire un travail de déontologie en révisant les bases de l'ontologie ordinaire avec laquelle ils cherchaient jusqu'ici à régler leurs conflits. Bien sûr, ce n'est pas toute l'expérience ordinaire, mais ce sont, dans le cours de l'expérience ordinaire, les moments de crise, de plainte, de lamentation dont il faut apprendre à sortir par un autre définition des types d'êtres appelés à peupler le monde commun.

Bruno Latour

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